Ce conservatoire d’images médiatiques des inondations rassemblées par Monsieur Jacques Aliaga et éditées avec bonheur par la mission Rhône de la DIREN de bassin Rhône-Méditerranée présente un double intérêt. Le premier, primordial, a pour avantage d’entretenir et de communiquer la mémoire du risque. Le second est de proposer des documents visuels facilement accessibles et qui agissent, même s’ils sont exhumés d’un passé plus que séculaire, comme autant de sonnettes d’alarme.

En effet, les très sérieux rapports scientifiques sur les inondations, les indispensables mises en garde administratives et réglementaires, les documents de sensibilisation qui s’adressent aux populations concernées, selon la formule consacrée, ne pourraient avoir toute leur portée sans faire appel aussi à la curiosité et au plaisir que l’on éprouve à feuilleter et découvrir les images d’une actualité qui nous a précédé. Le succès des ouvrages historiques illustrés ou des cartes postales anciennes en témoigne. En ces temps de changement social rapide, d’incertitude et d’inquiétude par rapport à l’avenir, l’intérêt pour hier ne se dément pas, avec parfois l’inconvénient de mythifier ce passé en reconstituant d’improbables paradis perdus. L’autre inconvénient peut venir du fait que la très contemporaine prolifération d’images se fasse au détriment de l’approfondissement des choses.

Mais, transmettre des documents que les sociétés ont produits sur des évènements catastrophiques comme les inondations, présente l’avantage d’appréhender la réalité du passé dans sa subjectivité sociale. Les artistes, les journalistes, les photographes qui les ont produits ne nous montrent pas seulement les inondations, mais ce que les médias et les pouvoirs ont voulu en transmettre à la population. C’est en cela que ces images sont d’une grande richesse, bien au-delà des “ désastres “ du passé, elles nous révèlent, si on y est attentif, les certitudes, les valeurs, les systèmes de pouvoir, les conditions sociales de ces temps-là.

Les gravures et dessins des époques où l’on ne reproduisait pas encore les photographies parlent d’eux-même et se passent de commentaires. À l’instar des fictions documentaires d’aujourd’hui, c’est l’artifice qui donne du sens au réel, les outrances dramaturgiques, elles-mêmes, symbolisent d’invisibles réalités. Les bras dressés vers le ciel en signe de désespoir traduisent encore l’idée de punition divine. En 1856, les flots effrayants qui surgissent de la brèche d’une digue, les nuées menaçantes, les héros sauveurs d’enfants sont sans doute inspirés de récits que les artistes exagéraient. Parfois, dans des compositions non dépourvues de charme, les barques où s’entassent femmes et bébés surpris dans leurs tenues d’intérieur, sont prétexte à projeter la secrète intimité des foyers dans l’espace public aux frontières abolies par l’eau.

Et en même temps, c’est une guerre : les jolis soldats barbichus de Napoléon III sont là, aussi nombreux que dans les images d’Épinal de la guerre du Mexique ou de Crimée. Général en chef d’une armée humanitaire avant l’heure, l’empereur apporte son réconfort et inaugure le “voyage compassionnel “, devenu, depuis lors, obligation pour tous les chefs de gouvernements confrontés à des catastrophes majeures. Mais surtout, concernant les inondations, il affirme le rôle d’un état protecteur, idée à l’origine de bien des controverses contemporaines.

Bien différentes sont les premières photographies : avec leur lourd matériel, les photographes arrivaient dans une situation stabilisée. Ce sont d’autres sensations que nous livrent alors les documents : l’atmosphère étrange, le calme surprenant, le silence, une certaine forme de vie qui s’organise dans la lenteur des barques que l’on tire, du facteur qui reprend sa tournée, des paysages gommés par la lame d’eau. Le drame n’est plus dans les images, il est dans l’écrit qui les accompagne où il est question de désastres, de malheurs, de victimes, de fléau, termes remplacés plus récemment par ceux de catastrophes, de colères, de sinistrés et de risques.

En tout cas, l’impressionnante vue cavalière de la vallée inondée du Rhône publiée par “L’Illustration” en 1856 sonne encore comme un avertissement.

Bernard Picon
Sociologue - Directeur de recherche au CNRS
Président du conseil scientifique du volet “Inondations” du Plan Rhône