Les dernières inondations du Rhône de 1990 à l’amont, 1993 et 1994 en Camargue ou encore 2002 et 2003 à l’aval témoignent de l’actualité des documents anciens collectés par Jacques Aliaga. Alors que ces événements ne prennent le devant de la scène que de manière ponctuelle, les crues du Rhône appartiennent en réalité à une histoire longue et continue qui a modelé le territoire rhodanien. En présentant le fleuve à travers ses colères répétées, l’intérêt de cette collection privée est sans doute de relativiser le caractère exceptionnel des inondations et de lire autrement les commentaires d’époque : “De mémoire d’homme, on n’avait jamais vu ça”. Le lecteur se familiarise avec les paysages inondés et parvient à comparer les différentes crues en réinscrivant ainsi ces événements dans le cours ordinaire du fleuve.
C’est, en effet, bien une des difficultés de la politique de prévention du risque d’inondation que d’intervenir sur une question jugée trop souvent exceptionnelle, improbable, et échappant au cours normal des choses.Les études de sciences sociales et les sondages conduits auprès des populations et des riverains montrentle rapport ambivalent que chacun entretient avec le risque, pris entre peur et déni du danger, entre mémoire et oubli de la catastrophe. Les habitants doivent en effet concilier des injonctions contradictoires, à savoir reconnaître que leur lieu de vie est dangereux et continuer à vivre dans des conditions morales acceptables.
Face à l’oubli qui recouvre certains aspects inquiétants du territoire, les pouvoirs publics s’engagent dansle développement de la mémoire des inondations du Rhône. Ils apportent des éléments de connaissance aux populations et mettent en oeuvre l’information préventive qui doit permettre à chacun d’apprécier son niveau d’exposition au risque. Au-delà, comme le rappelle le volet “Inondations” du Plan Rhône, ces dispositifs ne sont efficaces qu’à condition de prendre en compte les pratiques locales existantes. En complément des obligations réglementaires sur l’information des populations, il s’agit également de valoriser, de soutenir et d’appuyer des initiatives privées. En reprenant la distinction de l’historien Pierre Nora, il y a en effet un enjeu à ne pas faire de la culture du risque un “lieu de mémoire” figé et institué par des actions descendantes des gestionnaires vers les populations, pour entretenir au contraire un “milieu de mémoire” résultant de pratiques vivantes en perpétuelles recompositions.
La publication des documents de la collection de Jacques Aliaga ne vise pas tant à présenter un corpus exhaustif et complet tel que le ferait un historien. Elle propose un regard subjectif sur les crues du Rhône à travers la pratique singulière d’un collectionneur. Elle fait partager aux populations rhodaniennes cette initiative individuelle qui participe de la vivacité et de la réalité de la mémoire des inondations.
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